Don Jon, le film, est-il fapophobe ?

Blockbuster étendard de l’intégration de la porn culture dans le quotidien pour certains, romance faussement cool voire franchement sexophobe pour d’autres, le premier film de Joseph Gordon-Levitt divise. Le Tag rembobine pour y voir plus clair.

La bande annonce avait de quoi mettre en émoi. Joseph Gordon-Levitt en daily-fapper au top de sa bogossitude, Scarlett Johansson délaissant le temps d’un film ses rôles de beauté fatale so self-conscious pour embrasser celui de la bombasse fatale un rien vulgos. Le tout dans une comédie romantique qui pose une fois pour toute les tubes porno comme hygiène de vie normalisée, pas plus répréhensible qu’une autre. On tenait sans doute ici la comédie générationnelle “parfaite”.

Don Jon, un brave gars, gentiment ringard

Au premier visionnage, c’est le seum. Don Jon ne consomme pas du porn, il y est addict. Comme tous les dépendants, il est l’esclave consentant d’un rituel immuable qui, dans son cas, démarre par le visionnage de photos érotiques et s’achève par un kleenex dunké dans corbeille immaculée, en passant – plat de resistance – par la recherche et la conso de la vidéo parfaite. Plus grave, notre héros adepte du double épaisseur ne peut s’empêcher de comparer la représentation du sexe sur les tubes avec la qualité de satisfaction de ses coucheries. Verdict ? Le porn c’est mieux. Toujours. Malaise. Pire, le Don est adepte de la parcellisation des corps (évaluer chaque partenaire dans plusieurs domaines à l’aide de notes sur 10 : seins, cul, pipe, baise) et considère le clubbing comme pur terrain de chasse dont il serait une sorte de niqueur alpha.

Forcément, ça fâche. Est-ce là le portrait que l’on souhaite voir dépeindre de l’homo faptus en 2014 ? Hollywood ne serait-il pas une nouvelle fois en train d’apporter du grain à moudre aux nombreux détracteurs de la culture porn sur le terrain de la moraline conjugale et du fantasme débile de déclin civilisationnel ? Mais à bien y réfléchir, peut-être que le procès que l’on fait à Don Jon en temps que fiction ne vaut pas mieux que celui intenté à la pornographie quand des féministes l’accusent de “porter atteinte à l’image des femmes”. Elles ne se sont visiblement jamais demandé si nous pouvions, nous les fappeurs mâles anonymes, nous sentir valorisés en étant représentés le plus souvent en besogneurs sur pattes, machos virils mono-neuronaux, aussi créatifs dans la baise qu’un plateau-repas d’hôpital.

Sur le terrain comparatif d’ailleurs qu’avons nous en commun avec Don Jon ? Est-il à ce point représentatif, même dans la caricature, du fappeur lambda ? Voyons voir. Il aime son appartement propre et bien rangé ; le sport à la TV ; le dimanche à l’église ; le bodybuilding ; sa bagnole ; sa famille… Sans verser dans la catégorisation hautaine, Don Jon est un brave gars, gentiment ringard. Pas vraiment le prototype de l’onaniste éduqué, ouvert à la culture et politiquement progressiste, rien de plus qu’un jouisseur à principes sans grand questionnement et encore moins d’ambition. Même son porn (à travers la myriade de cut balancés en illustration de ce qu’il l’inspire) est cantonné à de la production lisse, californienne, ultra normée qui ne fait jamais honneur à l’étourdissante diversité des possibles représentations du sexe dont le lecteur averti du Tag connaît bien l’éventail.

Une critique sous-jacente de l’hétéronorme

CQFDS (S pour Spoiler) : Quand le personnage d’Esther, camarade de fac et milf éplorée (impeccable Julianne Moore) lui propose de matter un porno suédois des années 70, son refus est catégorique. Il n’y connaît rien mais ce n’est pas pour lui. Au premier abords non plus, Esther, tellement éloignée des canons de baisabilité auquel son imaginaire limité se cantonne, n’est pas pour lui. De fait, au-delà du tempérament pittoresque de son personnage principal, Don Jon constitue moins une fiction sur l’addiction au porn qu’une étude de caractère sur l’enfermement des individus dans des habitudes de vie et de pensées qui les épanouissent pas. Cette prison de l’ordinaire, du bon sens, du juste milieu, chez Don Jon s’appelle l’hétéronorme.

heteronorme

On voit d’ailleurs à quel point elle punit par l’opprobre ceux qui osent s’en éloigner. Cette censure permanente, cette somme d’interdits et d’injonctions pour coller à un modèle vieillot, la petite amie-babe-canon Barbara l’incarne à merveille. Elle refuse l’idée que son mec s’occupe du ménage (activité qu’il affectione pourtant) incompatible, dans sa tête, avec la virilité. Et en lui interdisant l’accès à la pornographie, elle démontre son incapacité à discerner fidélité des sentiments et droit individuel (et inaliénable !) à un imaginaire érotique. Finalement, si Don Jon sous son vernis de comédie bien calibrée critique quelque chose du porno c’est son aspect révélateur d’une clotûre bien plus large et paradoxalement plus serrée. Celle de la routine et des préjugés que l’individu post-moderne construit autour de lui pour délimiter ce que doit être “la bonne vie”. Comme réduire le choix d’une séquence à un tag unique. Comme se protéger d’être surpris de toute rencontre hors critères fixés par l’idée que l’on se fait de “la beauté”. Comme oublier que l’imaginaire sexuel est infini et que le porno n’a de valeur que si on prend soin de le reconnecter avec cet absolu-là.

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