Dante Dionys : « Tout est politique, surtout le porno. »

Depuis quelques années déjà nous suivons d’un œil intéressé le parcours de Dante Dionys, performeur allemand hors des normes, qui s’est déjà construit une présence sur la scène indépendante européenne. Pour la première fois, il répond à nos questions.

Salut Dante ! Peux-tu te présenter ? 

Je suis Dante Dionys, un performer porn et travailleur du sexe de Berlin. Mon nom est inspiré d’une combinaison de Dante Alighieri, l’écrivain italien médiéval qui a écrit La Divina Commedia, dont la première partie est l’Inferno, et du dieu grec Dionysos qui représente la joie et l’extase. Comme je suis un maître BDSM sadique mais que j’aime aussi les orgies ludiques et légères, j’ai pensé que cela conviendrait parfaitement. Un nom qui incarne la fluidité du sexe, d’une virée en enfer à un jeu sensuel et complice.

Comment et pourquoi as-tu commencé le porno ? 

Je faisais déjà de l’escorting avant de me lancer dans le porno. Je dois remercier Paulita Pappel d’avoir pris contact avec moi et de m’avoir proposé un casting pour un film. Après la sortie du film (ndlr : Moist), plusieurs réalisateur·rice·s de la scène porno dite alternative ont commencé à travailler avec moi. Jusqu’à présent, j’ai pris beaucoup de plaisir à me produire devant la caméra, non pas parce que je suis exhibitionniste, mais parce que j’aime l’atmosphère sur le plateau, travailler avec d’autres professionnel·le·s et artistes et créer ensemble une certaine vision pour le film. Je crois qu’une partie importante de la sexualité est dans la performance et qu’il est passionnant et important d’expérimenter avec ça.

Depuis quand fais-tu tes propres vidéos ? 

J’ai commencé à faire mes propres vidéos vers l’automne 2018, cela m’a semblé être une chose naturelle et logique à faire, ça me donnait plus de liberté et d’espace pour l’expérimentation. Mais c’est aussi très amusant de filmer une scène avec un·e ami·e performer·euse ou de sortir spontanément la caméra quand on est seul et excité. J’ai vite compris que ces moments intimes privés sont exactement ce que mes fans voulaient voir sur mon OnlyFans. Si vous êtes vous-même un·e performer·euse adulte, je vous recommande vivement de vous y mettre et de commencer à créer votre propre contenu.

Que penses-tu de l’évolution de l’industrie ces dernières années, en particulier depuis la pandémie du Covid-19 ?  L’avenir du porno se trouve-t-il dans ces vidéos ?

C’est certainement une période intéressante pour le secteur du porno. Déjà avant la pandémie Covid-19, il y avait une tendance à une sorte de décentralisation de la production, c’est-à-dire que les artistes créent leurs propres vidéos et les mettent en ligne sur les grandes (et petites) plateformes de diffusion. La pandémie a accéléré ce processus, les vidéos de « lockdown masturbation » sont devenues un contenu largement diffusé et même les grandes sociétés de porno ont payé des gens pour se filmer chez eux au lieu de se présenter sur un plateau avec une équipe, etc. Il est certain que phénomène d’auto-production va s’amplifier à l’avenir. Pour autant, n’oublions pas que ces plateformes ont prospéré grâce à l’implication des travailleur·euse·s du sexe, mais qu’il est possible qu’en devenant plus connues, voire acceptées des milieux mainstream, certaines plateformes excluent malheureusement à l’avenir ces mêmes performer·euse·s.

Néanmoins, les studios voudront toujours tourner des films glamour et pro, avec une intrigue et des dialogues, donc je ne pense pas qu’ils disparaîtront complètement. Avec les générations de cinéastes qui ont grandi avec le porno en ligne, nous verrons probablement aussi une « esthétique du porno » au cinéma – je crois que les frontières entre le porno et le film d’art s’estomperont encore plus.

Dante Dionys dans le dernier Ovidie « Chloé l’embrasement »

Que penses-tu de l’opposition croissante entre les « grandes méchantes productions  » et les « bonnes prods féministes éthiques » – idée popularisée par certains médias et producteurs de porno ? 

Selon moi, cette volonté de les mettre en opposition est souvent un peu disproportionnée et parfois davantage une stratégie marketing qu’une réalité. Je pense que ce qui est vraiment important, c’est la façon dont le porno est produit et les droits et pouvoirs donnés aux personnes impliquées durant la production, plutôt que de simplement réduire le concept de porn éthique à une esthétique ou à une étiquette marketing.

Les questions concrètes qu’il faut se poser sont : les performer·euse·s et les équipes de tournage ont-elles été payées de manière équitable et égale pour le même travail ? Y a-t-il la possibilité pour les performer·euse·s de tirer profit du résultat de leur travail, par exemple par le biais de programmes d’affiliation ou de redevances ? Des corps, des sexualités et des identités différentes sont-ils représentées ou reproduit-on simplement des stéréotypes ? Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas jouer avec les stéréotypes, mais il faut alors être subversif et renverser les clichés !

En fin de compte, ce sont celles et ceux qui sont nu·e·s en ligne pour le divertissement des autres et qui risquent de souffrir le plus de la stigmatisation sociale autour du sexe et du porno. Si nous nous posons ces questions, il devient évident qu’il y a des entreprises mainstream qui ont une pratique éthique, et du porno féministe produit avec des pratiques non éthiques. Ce n’est jamais noir et blanc, le bien et le mal. Le bien-être des performers devrait être au centre du débat. Si nous sommes tou·te·s (et cela inclut tout le monde, de l’artiste à la caméra en passant par le PDG de la société) ouvert·e·s à l’apprentissage et à la responsabilisation, alors je pense que l’industrie du porno peut être très amusante pour toutes les personnes impliquées.

Photo : Chris Nutt

Tu es très impliqué dans l’activisme politique (anti-fascisme, anti-racisme, pro-droits trans ou droits du travail du sexe…).  La politique a-t-elle sa place dans le porno ?

Bonne question ! Bien que certains puissent ne pas être d’accord, j’ose dire que tout est politique, surtout le porno. J’ai appris qu’il est préférable de « fight where you stand » (« combattez depuis votre position », ndlr), ce qui signifie que votre pratique et vos opinions politiques doivent découler de qui vous êtes et de ce que vous faites dans votre vie. Pour ce qui est du travail du sexe et du porno, il était totalement hors de question pour moi de ne pas m’organiser politiquement autour de ce sujet et de ne pas me battre pour nos droits. C’est un sujet très chargé et les droits des travailleurs du sexe sont constamment attaqués dans le monde entier, donc nous dépendons fortement d’une communauté de soutien pour notre survie et pour nous épanouir dans notre travail.

Retirer cet aspect politique serait un voyeurisme et une appropriation grossière et je ne suis pas prêt à donner à un spectateur ce faux réconfort. Je sais que certains ne veulent pas voir cela, comme le montre la poignée de personnes qui ne sont pas d’accord avec moi lorsque je partage mon opinion, mais je suis prêt à l’accepter. Les artistes du porno et les travailleur·se·s du sexe sont des personnes qui ont une vie et des opinions – les gens doivent le comprendre et devraient se sentir heureux et privilégiés qu’on partage ces opinions avec eux. En fait, la communauté des pornographes et des travailleurs du sexe est souvent très politique et j’ai vu certaines des déclarations les plus radicales venir de ces communautés.

Pour moi, ça a été une joie immense de réaliser que les icônes pornographiques que je regardais à l’époque de mon éveil sexuel, comme Stoya, Asa Akira ou Jiz Lee, avaient aussi quelque chose d’important à dire et cela m’a permis de mieux comprendre pourquoi j’étais attiré par ces personnes en premier lieu.

Dante et Ray dans « On the Edge »

Tu as tourné quelques scènes bies et te déclares bi. Par rapport aux États-Unis, l’industrie européenne du porno est-elle plus tolérante à l’égard des performers masculins bi ?

Je ne peux vraiment pas répondre à cette question car je n’ai pas encore travaillé aux États-Unis (mais j’ai envie, coucou les USA !). Il me semble que les productions pornographiques européennes sont souvent perçues comme « alternatives et différentes », ce qui entraîne une ouverture à la bi-sexualité masculine. Certains des performers bi-sexuels masculins que j’apprécie sont aux États-Unis et il semble qu’ils s’en sortent bien (comme Wolf Hudson ou Lance Hart). Malheureusement, la bisexualité masculine est très stigmatisée et refusée, et ces artistes sont mis sur une « liste noire » des personnes supposément exposées au VIH, ce qui rend les castings plus difficiles.

Mais je sais aussi, de par mon expérience, qu’il existe une bi-curiosité très répandue. Elle est encore largement sous-représentée à l’écran, bien que de plus en plus de spectateurs souhaitent voir exactement ce genre de scènes. Au cours des dernières années, nous avons entendu dire que la virilité étaient censée être en crise, la masculinité toxique et l’hétéronormativité ont été largement dénoncées, et on a également appris que, incroyable,  les femmes regardent du porno – et même du porno gay ! Quelle est la meilleure réponse à tout ça ? Je dirais qu’il nous faut plus de pegging genderfuck FMM !

Dante avec Maria Riot dans « Sex work is work »

Qui vous a influencé dans cette industrie ?

Mon travail et mes réalisations sont largement basés sur les personnes qui m’ont accompagné. Paulita Pappel m’a casté pour mes premières vidéos et reste une amie qui me soutient et qui marque l’industrie. Stoya m’a montré qu’une grande partie de la tension sexuelle rayonne à travers les expressions faciales et passe par le contact visuel. Bishop Black et Wolf Hudson ainsi que Lance Hart sont des sources d’inspiration dans leur travail de performers bisexuels. Vex Ashley de Four Chambers et Lina Bembe m’ont influencé avec leur franc-parler et leur travail artistique, ainsi que Maria Riot qui est une grande activiste pour le travail du sexe en plus d’être une artiste étonnante et intelligente. Ce ne sont que quelques exemples et il y en a beaucoup d’autres qui ont été des sources d’inspiration pour moi.

Tu es dans le BDSM en privé et c’est aussi un des services que tu offres en tant qu’escort, mais je ne pense pas t’avoir vu dans des scènes BDSM. Pourquoi ? 

C’est une très bonne question et je ne peux pas vraiment l’expliquer. Je prévois d’avoir plus de scènes BDSM dans ma vente de clips à l’avenir, mais je serais également heureux de travailler avec les studios pour résoudre ce problème. Il y a beaucoup de pratiques BDSM qui ne sont pas autorisées sur toutes les plateformes : par exemple, j’aimerais tourner une scène d’enlèvement et d’interrogatoire, mais cela tombe malheureusement sous le coup des contenus interdits. Mais oui, attendez-vous à d’autres scènes BDSM de ma part dans le futur…

Quel genre de porno regardes-tu ? Est-il différent de celui que tu fais ?

(rires) En ce moment, il s’agit principalement de mon propre porno, pendant le montage ! Bien que cela en vaille la peine, je peux te dire que ce n’est pas un moyen facile de jouir parce qu’il me faut une éternité pour terminer un montage. Lorsque je suis curieux de savoir ce que font les autres, j’achète généralement leur contenu directement, simplement parce que je pense que c’est la meilleure façon de les soutenir directement.   

Quel genre de porno veux-tu tourner ? Et avec qui ?

Je suis ouvert à beaucoup de choses en fait. J’aimerais tourner davantage de vidéos avec d’autres performers et je suis toujours prêt à être contacté à ce sujet. Des sextapes et des scènes BDSM sont sur ma to do list. J’aimerais travailler avec des gens du porno grand public, simplement parce que je suis curieux et que jusqu’à présent, j’ai surtout travaillé avec le milieu féministe du porno alternatif.  Du porn queer radical serait aussi super ! Comme j’aime aussi les histoires et les dialogues, je suis prêt à faire des courts-métrages avec plus d’intrigue. Si tout va bien, une fois la pandémie terminée, je veux juste recommencer à jouer, rencontrer de nouvelles personnes, travailler avec de vieux amis et voir où cela me mène.

Dante par Romy Alizée

Tu te vois devenir réalisateur ? 

J’ai beaucoup de respect pour le travail de réalisateur et je ne me vois pas entreprendre cette tâche. J’ai une idée pour un film porno d’horreur, un truc psychologique, depuis quelque temps déjà et j’ai quelques talents intéressés qui pourraient m’aider devant et derrière la caméra mais je pense que ce serait plutôt une production collaborative, je n’assumerais pas entièrement le rôle de réalisateur et de toute façon ce n’est pas encore vraiment concret.

Je sais que tu aimes beaucoup la musique. As-tu produit quelque chose en rapport avec le porno ? Où pouvons-nous écouter ton travail ?

J’ai produit de courtes musiques pour des clips pornographiques, mais aussi des bandes originales plus importantes. Par exemple le documentaire de Vice « Sex Sirens » sur la scène de ballroom hollandaise, réalisé par Poppy Sanchez pour laquelle j’ai déjà joué dans des films pornographiques – c’était un épisode crossover amusant. Je travaille sur quelques chansons qui incluent également les voix de quelques amis dans le porno. Vous pouvez trouver ma musique et vous tenir au courant sur Band Camp, Soundcloud  ou encore Mix Cloud.

Retrouvez Dante sur les réseaux sur linktr.ee/dantedionys

Photo en une : Dante par Ero Rose

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